Intersection Magazine

“ ON NE PEUT PAS RESTER DERRIERE SON BUREAU ET ATTENDRE QUE GODOT ARRIVE. GODOT N’ARRIVE JAMAIS ! ”
Aujourd’hui à Paris, dit Thomas Lélu, tout le monde va au Baron, tout le monde lit Purple, tout le monde est pote avec André. Et tout le monde, un jour ou l’autre, passe par le studio de l’Ecurie. Comme Audrey Mascina et Jérôme Sans, du groupe Liquid Architecture, venus réaliser la photo de couverture de leur prochain album avec Thomas Lélu, justement. Ce dernier retrouvait son Hasselblad entre deux étapes promos d’un automne marqué par la sortie d’un nouveau livre, Le Parisien, et la présentation de l’exposition Works with Kongo, à la galerie Dominique Fiat. L’occasion était trop belle ; nous avons entamé avec ces trois créateurs mobiles et multicartes une longue conversation, qui se prolongera tard dans la nuit. Nos trois invités ont un point commun : ils sont inclassables, qualité rare dans un pays connu pour son goût du classement. Les photographier ensemble dans la Micra personnelle d’Audrey Mascina revient ainsi à enfermer dans un bocal un ex-directeur artistique de Playboy devenu romancier, une rock star créatrice de lunet- tes et un ancien directeur du Palais de Tokyo, aujourd’hui exilé à l’Ullens Center for Contemporary Art de Pékin. Ce bocal, nous l’avons agité. Voici ce qui en est sorti.
Liquid Architecture sort un nouvel album. en quoi est-il différent du premier ?
Audrey Mascina : Le premier album était clairement électro, avec un état d’esprit un peu new wave. Le nouveau a été enregistré live, comme un album de rock classique. Mais chaque instrument a ensuite été traité de manière électronique. C’est ce qui lui donne ce cachet à la fois spontané et métronomique. Il y a beaucoup de synthés, de claviers, des refrains très mélodiques, dance et disco. Un mélange entre un son analogique seventies et un traitement pop synthétique.
Cet album, vous l’avez entièrement écrit à deux mains. De quoi parle-t-il ?
Audrey Mascina : Le premier album s’appelait Revolution is Over. De la révolution, on a évolué vers le love, l’amour. Il parle de fête, de plaisir, de fun. Jérôme ?
Jérôme Sans: Pour moi, le premier disque était l’album de la naissance. Il était home made, plus brutal. Le second a une écriture de « vrais » morceaux. Il ne s’agit plus de suites électroniques mais de vraies chansons. Comme dans le premier album, nous avons mélangé les influences et mis dos-à-dos deux histoires : la culture dance et le pop rock. D’une révolution – et la révolution est, comme le big bang, une forme de naissance – nous sommes passés à une évolution, une écriture qui parle de la vie, avec moins de brutalité.
Pourquoi avez-vous confié à thomas lélu le design de la couverture ?
Jérôme Sans : A chaque étape de notre travail, nous collaborons avec d’autres créateurs. Thomas Lélu est venu avec nous co-écrirel’histoire visuelle de ce deuxième album. C’est un plasticien, un écrivain, un réalisateur, un directeur artistique… Il embrasse le monde de manière plurielle, dans une attitude très proche de la nôtre.
Thomas, tu te reconnais dans ce portrait ?
Thomas Lélu: Oui. Merci Jérôme !
Merci thomas ! Mais, pour être plus précis, quel est ton vrai métier ?
Thomas Lélu : Artiste au sens large. L’entretien est interrompu par le rire moqueur de Daphné, compagne de Thomas. Je suis un touche-à-tout. Après les Arts Décos, j’ai été directeur artistique de Citizen K et du Playboy Français. J’ai travaillé avec Philippe Katerine, je m’occupe aujourd’hui d’un nouveau label, Maman Records etc. J’ai commencé par la peinture, adolescent, dans le Nord, où j’ai grandi à la campagne. Mes parents avaient choisi de s’y installer dans la période post-hippie…
Tes parents étaient des hippies ? C’est telle- ment éloigné de l’univers du parisien, ton dernier roman, branché au point de se terminer par ?…ou pas? !
Thomas Lélu : Ils l’ont été jusqu’en 1981, jusqu’à l’arrivée du magnétoscope ! Mais Le Parisien est un livre d’autodérision. On m’a tellement attaqué sur mon statut que je me suis donné le droit de m’en moquer. Le postulat du livre est que le personnage n’a plus de cerveau car il est tombé amoureux. Sa vision du monde est changée, il perd tout recul. Ce n’est pas si éloigné de mes travaux précédents. Les Récréations, paru chez Leo Scheer en 2003, était un recueil de blagues régressives, de collages, de jeux de mots absurdes. Le critique Jean-Yves Jouannais venait de dresser une tendance à l’idiotie dans l’art. Le Parisien entre dans cette géographie. Le propre du parisien, c’est d’accorder beaucoup de valeur à des codes. Aujourd’hui, tout le monde va au Baron, tout le monde lit Purple, tout le monde est pote avec André… et on s’en fout ! Ce que dit mon livre, c’est que tout ça est anecdotique face au sentiment amoureux. C’est donc un vrai livre romantique.
Audrey et Jérôme, comme thomas, vous multipliez les activités !
Audrey Mascina : Liquid Architecture est le manifeste ce qu’on sommes au quotidien : une entité fluide où se mélange spontanément musique, art, mode, design… C’est dans cet esprit que nous avons crée une paire de lunettes comme première indice de l’esthétique de ce deuxième album (ndr : avec Thierry Lasry et Thomas Lélu, déjà). D’autres collaborations sont en gestation. La musique que nous produisons s’inscrit dans une histoire élargie. Passer d’un monde à l’autre est pour nous naturel.
Vous êtes donc tous les trois des artistes pluriels mais aussi extrêmement mobiles
Jérôme Sans : Travailler dans l’art, la musique ou la chaîne hôtelière Le Meridien (ndr : Jérôme Sans est Cultural Curator des hôtels Le Méridien), revient pratiquement à la même démarche : inventer des histoires culturelles dans un contexte et avec un public particulier. Je passe d’un territoire à l’autre sans différenciation. Etre mobile, c’est être contemporain. Etre sédentaire, sclérose. Aujourd’hui, la mobilité fait partie d’une culture obligatoire. On ne peut pas être vigilant et clairvoyant sur le monde sans être mobile.
Thomas Lélu: J’aime beaucoup la phrase de Queneau : « penser, c’est marcher devant soi ». On n’est jamais aussi efficace dans sa réflexion qu’en étant en déplacement. Dans un moyen de locomotion, quel qu’il soit, l’esprit est beaucoup plus libre.
Jérôme Sans: On ne peut pas rester derrière son bureau et attendre que Godot arrive. Godot n’arrive jamais !
Vous êtes tellement mobiles que votre nouvel album va d’abord sortir en Chine !
Jérôme Sans : Oui. Et c’est la première fois qu’un label chinois, Modern Sky, l’équivalent de Universal ou Warner, signe un groupe français.
Au-delà de l’idée de mobilité, avez-vous un intérêt pour l’automobile en tant qu’objet ?
Audrey Mascina : Je passe ma vie en voiture. C’est presque ma première maison, mon bureau, un laboratoire. C’est là ou nous avons inventé des mélodies, testé nos morceaux, les avons fait écouter à d’autres personnes. Dans cet espace nous avons passé des moments d’intimité incroyables avec des artistes, des créateurs comme Araki, Jonas Mekas…La voiture a toujours été un capteur des personnes avec lesquelles on a collaboré. C’est la mémoire de notre vie artistique. D’ailleurs, le clip de Give Me Something To Love se passe en partie dans la Micra. La voiture, pour moi, c’est une question de mobilité, de rapport à la ville.
Jérôme Sans: Une sorte de journal intime. Un micro-laboratoire du quotidien.
Quelle est sa place dans l’art contemporain ?
Jérôme Sans : Depuis le Futurisme italien, au début du siècle, jusqu’à aujourd’hui, l’art a été et est préoccupé par la notion de déplacement. Dès lors, elle entrée dans l’Histoire de l’art contemporain. Quels sont les artistes qui n’ont pas touché, un jour, à la voiture ? Le Thaïlandais Surasi Kusolwong a retourné une Coccinelle pour en faire une balançoire, Damian Ortega a décomposé cette même voiture pour la suspendre dans l’espace avec des filins. Gabriel Orozco a aussi diminué par deux une Citroën DS… Renault a constitué une belle collection dans les années 60/70, en convoquant des artistes comme César, Arman …qui ont conçu des oeuvres à partir de pièces détachées. Celà s’est arrêté, malheureusement, à la fin des années 80. Aujourd’hui, les constructeurs français ne sont plus très impliqués, contrairement aux Allemands, par exemple.
Audrey parlait tout à l’heure de rapport à la ville. Vous passez beaucoup de temps en Chine. Quelle relation ont les artistes chinois avec la ville et l’automobile ?
Jérôme Sans : Pékin est une ville qui va très vite, dans tous les sens du terme. Comme à Los Angeles, les rues ont au minimum la largeur des Champs Elysées, avec très peu de feux rouges. La circulation est considérable, personne ne marche. Quand je reviens à Paris, je trouve que tout est très lent. Quand un artiste chinois sort du panier, la première chose qu’il fait, c’est acheter une grosse voiture, un 4X4 jusqu’à des voitures d’exception comme une Ferrari, une Lamborghini, considérant qu’elles sont comme des sculptures dans l’espace.
Une attitude un peu bling-bling, non ? on sent parfois, chez les artistes, une forme de rébellion vis-à-vis de l’auto. en France, on les entend parler de voiture électrique, de vélo…
Audrey Mascina : Pas forcément bling-bling. Les chinois aiment les marques mais surtout la qualité et le confort…
Jérôme Sans: Rouler en électrique ou en vélo, c’est le romantisme français ! Peu le font vraiment. C’est le bon ton, la bonne conscience française.
Thomas, dans le parisien, tu parles de ton vélo, un Antilope. Faut-il y voir une expres- sion du romantisme à la française ?
Thomas Lélu : On peut même parler d’alter-modernisme, voire de post-autofiction ! En fait, je n’ai plus mon permis, c’est pour cela que je roule en vélo. Rouler en vélo, c’est assez élégant, il y a une forme de dandysme.
Comme le Velvet Underground ou Sonic Youth, Liquid Architecture fait souvent appel à des artistes, pour réaliser des couvertures mais aussi projeter des vidéos pendant les concerts. pourquoi ?
Audrey Mascina : Quand le premier album est sorti, tout le monde faisait des remixes avec tout le monde. Nous, on s’est dit qu’on allait plutôt faire des vidéos avec tout le monde ! Nous avons collaboré avecFabien Verschaere, Kolkoz, Sam Samore, Matthieu Laurette…et nous invitons aussi souvent, quand le contexte le permet, des artistes à créer une scénographie spécifique pour nos concerts. Kader Attia a réalisé une scène en miroir pour notre showcase à la locomotive, Jan Fabre a crée un accrochage avec des costumes de ses spectacles pour un live au Festival D’avignon, Thierry Dreyfus nous a encadré d’échafaudages et de miroir sans teint, Bruno Peinado a peint une fresque et crée des mobiles pour un concert chez Deitch Projects à New York… Nous allons également réalisé notre première installation avec Thomas Lélu dans le cadre d’une exposition à Roubaix intitulée « The Tragedy of The Applause » qui ouvre le 26 novembre et qui réunira des musiciens proche de l’art, et des artistes-musiciens.



